L´abbaye de Frigolet, célèbre malgré elle !

C’était un beau jour ensoleillé comme on a l’habitude d’en voir dans la région. Tout le monde avait sorti pour l’occasion son bel apparat. 

Pour ma part, j’avais fait le choix de porter ma jupe longue provençale des Indiennes de Nîmes que je ne mettais, dans mon enfance, que pour les grandes occasions. Nous étions conviés à attendre devant l’entrée de l’église, dans cette cour centrale de l’abbaye. Là, se côtoyaient des gens plus ou moins connus, des membres de la famille et autres curieux.

Nous attendions tous l’arrivée de la mariée. Le marié, pilote de course automobile, avait déjà fait fort impression en arrivant en Ferrari, écurie oblige. 

Enfin la mariée arriva, resplendissante dans une Rolls-Royce. C’est peut-être à ce moment-là que nous nous sommes rendus compte que nous avions oublié le carton d’invitation. Notre déception pouvait se lire sur nos visages. Mais elle fût courte car nous avons pu finalement rentrer dans l’église et assister à ce mariage qui avait des apparences de conte de fée¹ .

Le lieu y était certainement pour quelque chose. Mais j’étais malheureusement bien loin à ce moment-là d´en percevoir les sens : l´histoire de ses murs en pierre, le silence que dégage cette pinède, les parfums de la garrigue dans cette liqueur locale, les senteurs de thym, de romarin qui nous entouraient. Frédéric Mistral, lui, s´en souvenait parfaitement après son passage à l’abbaye de Frigolet. Ce mariage était finalement bien en contraste avec ce lieu de culte qui inspire plutôt repos, spiritualité et harmonie avec la nature. 

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C’est bien d´ailleurs le souhait des Prémontés qui gèrent depuis 1858 l’abbaye de Frigolet. Il faut dire que ces derniers, bien qu’étant soucieux financièrement de préserver leur bâtisse, connaissent des jours bien plus paisibles que dans le passé ou que leurs prédécesseurs.

Il y a eu, bien sûr, la révolution pendant laquelle les religieux ont été dispersés. On raconte que l´un d´entre eux aurait été repéré à Barbentane et enterré vivant puis achevé à coup de pierre par une citoyenne. 

Lors de la terreur, les prêtres sont cachés par des voisins qui déploient en outre des stratagèmes les plus fous pour protéger les biens et éviter le saccage de l´abbaye. 

Le monastère, alors à l´abandon, verra bien quelques prêtres en 1832 faire sonner de nouveau les cloches. Mais ces derniers seront peu appréciés. Après les années collège crée par M.Donnat et fréquenté par notre Frédéric Mistral,  le monastère est racheté par le Père Edmond en 1858; C´est le début de l´ère des Prémontés. Une restauration importante, de lourds travaux pour la création de nouveaux édifices, et voilà que le monastère devient abbaye en 1861: celle-ci connait en effet une grande popularité. 

Mais c´est sans compter sur la République et le décret d´expulsion des moines. Cette fois-ci, les militaires ont dû intervenir et occuper la montagnette pendant des mois pour empêcher les religieux de revenir. C´est le fameux blocus de Frigolet de 1880.

Initialement, des milliers de provençaux s´amassent pour éviter l´expulsion des Prémontés. Certains d´entre eux s´enferment dans l´abbaye. D´autres viennent observer cet évènement simplement pour constater son ampleur. Ce fût le cas de Frédéric Mistral, peu intéressé à cette période par la politique et d´avantage pris par son travail littéraire. Près de deux milles hommes, gendarmes, cavalerie sont déployés pour chasser les religieux. L´évènement, vous pensez bien, fût fort médiatisé et a fait l´objet d´une peinture de F.Wenzel. Après avoir défoncé les portes, le commissaire et ses hommes brandissent enfin le décret d´expulsion et après une dernière prière, l´abbaye sera évacuée sous une pluie torrentielle. Tout ce déploiement fût très impressionnant mais finalement peu efficace car les Prémontés reviendront en 1884. En revanche, l´année 1903 est bien plus compliquée pour les moines qui, de nouveau expulsés, devront cette fois-ci s´exiler en Belgique dans l’abbaye de Leffe pour ne revenir qu´en 1923 (au moins la bière pouvait couler à flot pour se consoler !).  

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Application des décrets du 29 mars 1880. Expulsion des Prémontrés. Tableau de F. Wenzel (1881)

Les jours seront aussi moins spirituels pendant la première guerre mondiale lorsque l’abbaye est convertie en un camp d’internés civils et de prisonniers de guerre slaves.

Pourtant ce n’est pas toute cette agitation et ce lourd passé qu’inspire le site de nos jours.

L´abbaye de Frigolet a finalement suivi la même destinée que la plupart des cultes religieux de France et ces expulsions ne sont que le reflet de l´histoire anticléricale qu´a connue l´église.

Pensons plutôt à ces rois et ces reines qui venaient prier notre Dame du bon remède. Notre bon roi René, Anne d´Autriche pour en citer certains.

Pensons à tous ces pèlerins qui sont venus s´y recueillir y compris cette citoyenne à Barbentane qui a achevé ce moine sous la Révolution. On raconte qu´elle est venue pendant plus d´un an tous les jours, pieds nus, pour implorer le pardon. 

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Oui, l´abbaye est avant tout un lieu de recueillement.

C´est aussi une abbaye indissociable de la montagnette avec ses senteurs de garrigue et dont elle tire d´ailleurs son nom („Frigoulo“ qui signifie thym en provençal). 

En visitant les lieux, on ne peut en outre que se remémorer les citations de Frédéric Mistral ou d’Alphonse Daudet.

Ces deux ambassadeurs provençaux, très amis au passage, ont fait une retransposition parfaite des lieux. Grâce à leur popularité dépassant les frontières (une visite de Buffalo Bill pour rencontrer en personne Frédéric Mistral chez lui, ce n´est pas rien quand même !), nos deux littéraires ont ainsi rendu célèbre Frigolet.

L´abbaye ne leur est en effet pas inconnue.

-L’un s´y rend de temps en temps et accepte de faire la promotion de la liqueur de Frigolet en évoquant dans ses fameuses lettres de mon moulin l’élixir du Révérend Père Gaucher:

« …buvez ceci, mon voisin ; vous m’en direz des nouvelles.

Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d’un lapidaire comptant des perles, le curé de Graveson me versa deux doigts d’une liqueur verte, dorée, chaude, étincelante, exquise… J’en eus l’estomac tout ensoleillé. 

C’est l’élixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence, me fit le brave homme d’un air triomphant ; on le fabrique au couvent des Prémontrés, à deux lieues de votre moulin
N’est-ce pas que cela vaut bien toutes les chartreuses du monde ?
 » ² (Alphonse Daudet)

-L’autre y a été envoyé en pensionnat pendant 2 ans par ses parents pour éviter l’école buissonnière et a fait de la montagnette son terrain de jeu : 

« L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous rendait ivres.

Pour courir, nous avions toute la montagnette. Quand venait le jeudi, ou même aux heures de récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le rappel.

Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue…

Et nous, nous roulions dans les plantes de thym. » ³ (Frédéric Mistral )

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La célébrité de l´abbaye de Frigolet qui obtient son rang de basilique en 1982 sous Jean Paul II, on l´a doit surtout à tous ces pèlerins d´hier et d´aujourd´hui, à ces récits de Mistral et de Daudet, et à la Montagnette bien sûr.

L’école primaire qu’accueille aujourd´hui l´abbaye, cherche d´ailleurs à perpétuer cette richesse naturelle et spirituelle et faire en sorte que les écoliers aient les mêmes souvenirs d’enfance que Frédéric Mistral.

Car il est bien là tout l’esprit de Frigolet; loin des projecteurs et du tourisme de masse, juste être en harmonie avec soi-même et la nature.

Une grande simplicité au fond et un profond sentiment de paix et de sérénité que résume dans ses textes le Frère Jean-Charles:

« Voici pourquoi l’abbaye Saint-Michel de Frigolet est devenue depuis des siècles le but d’un pèlerinage incessant qui monte de tous les alentours pour invoquer la Vierge Marie et se mettre sous sa protection maternelle. 

Il est devenu un écrin de verdure et de senteurs,
Un écrin de lumière et de couleurs,
Un écrin de pierres qui se déroule tout autour du cloître avant de se lancer vers le ciel,
Un écrin de joie qui inonde les cœurs,
Un écrin de chant où la voix des religieux se mêle à celle des cigales et du mistral, qui monte vers le ciel comme l’encens, parlant ainsi à Dieu des hommes pour pouvoir mieux parler ensuite de Dieu aux hommes
. » 

¹ ‘Référence Mariage de Jean Alesi 1992‘

² ‘Extrait Lettres de mon Moulin-Alphonse Daudet 1869‘

³ ‘Extrait Mémoires et récits – Fréderic Mistral 1906‘

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